Il y aurait une impayable histoire de la philosophie à écrire, chaotique et vertigineuse à souhait. Elle mettrait à la fête de l'évidence les influences réelles des esprits contraires les uns sur les autres. Je veux parler là des contraires et des dissemblances qui s'attirent, comme en amour, et s'épongent au même banquet. Voyez Arthur Schopenhauer avec Emmanuel Kant. Ça c'est de l'admiration! La preuve par l'explosif. Sa critique de la philosophie kantienne est peut-être complètement ratée, à côté du sujet kantien, mais Kant lui-même, Schopenhauer ne l'a pas raté. On quitte sa «critique» (celle d'Arthur S.) carrément émerveillé par le criticisme Kantien, mais lorsqu'on se retourne pour jeter un dernier œil sur ses édifices farceurs, symétriques pour la gloire, on n'en découvre plus que gravats fumeux et prétentions déçues, trahies.
Autre biais : l'idéaliste platonicien touche souvent au réel, le révèle malgré lui et tâte en lousdé de cette félicité déraisonnable dont l'idiot de Nice, après d'autre idiots (Montaigne, Pascal, Spinoza, Nietzsche) fera son carburant manifeste. À croire que tout au long de l'histoire le philosophe se soit réservé le remède de cheval du plaisir d'exister, et n'ait distribué à ses zélateurs que des remèdes inoffensifs.
Inversement, le philosophe tragique, lorsqu'il s'adonne à une « exploration critique de l'intérieur», éclairée et jubilatoire, se verra sommé de s'expliquer sur son « goût paradoxal » pour l'idéalisme, le sens, l'ordre, l'habitude, etc... sur tout ce qui l'éloigne de la vie (en réalité de l'adolescence), domaines réservés, on dirait, à ses détracteurs, ses ennemis spirituels, aux auteurs qu'il a passé un temps considérable à critiquer. Mais le simple plaisir d'exister, le penseur critique l'éprouve aussi dans l'effraction. La carrée du penseur systématique le tente immanquablement. Clément Rosset, pour filer ce second exemple, goûte particulièrement les démons de Martin Heidegger, les caves de son système, ses édifications en règle générale, érigées sur les évidences délectables censément noyées dans l'alcool sympathique de considérations métaphysiques, d'idéaux abscons. (Peut-être, concernant Clément Rosset, causer finalement, et peut-être surtout, de la carrée du grand Ludwig Wittgenstein, «l'anti-philosophe» comme le présentait avec un certain dégoût Gilles Deleuze, Wittgenstein le logicien dément, idiot sur les bords lui aussi.)
Une telle histoire – celle des influences contraires – est sans morale. Les traités philosophiques y sont en réalité des traités de guerre. Cette fois l'admiration est de mise et elle ne saurait transiger. Elle fait de certains des démolisseurs (Schopenhauer, Cioran), et d'autres des archéologues cambrioleurs (Rosset). Évidemment, le démolisseur fouille, lui aussi, et l'archéologue cambrioleur démolit volontiers. Le même aussi a ses contraires. Et quand opportunément le hasard les fait se rencontrer, cela rit fort. De la philosophie, beaucoup, et des choses humaines, énormément. 
Là (mais il faut tout vous mâcher, fainéants!) : dire un mot sur la rencontre E.M. Cioran / Clément Rosset.

 

Rire 
aux larmes et caetera

          

                Stéphane Prat

            Manchot épaulard

     écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net

 

 

LIVRES

Ed du Petit Pavé
Jack London Biographie, essai Editions du Petit Pavé
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
Au  fruit défendu. Roman.                   édition du Verre à pied
Au fruit défendu. Roman. édition du Verre à pied
Le sans pareil. Roman   éditions du Petit Pavé
Le sans pareil. Roman éditions du Petit Pavé
             Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.
Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.