La voix de Jacques English était aiguë, stridente et son articulation méticuleuse. S’il se taisait soixante secondes dans son heure de cours, il fallait les réunir en une seule unité de temps pour appeler ça du silence.

 

  En réalité il ne cessait jamais totalement de s’exprimer. Même en suivant un exposé oral, depuis le fond de la classe, comme un cancre surdoué, sa perplexité grondait, soupirait, exultait, son manque de conviction le tenaillait, les esquives, le mensonge le pompaient à grands bouillons, et l’orateur passait réellement un moment éprouvant en entendant la pensée du professeur sourdre et expirer, rager comme un charognard devant un amas d’os dont la moelle l’eût déçu et n’eût fait qu’agacer davantage son appétit de savoir.

 

         Il avait un cou de taureau, le torse largement développé qu’il portait généralement en avant et se campait fréquemment sur une jambe avancée en balançant ses yeux bleu ciel, de gauche et de droite, comme un bluesman aveugle, en sueurs, la bave à la commissure des lèvres, émerveillé, insatiable, méticuleux et retors. Avec le temps et la répétition des représentations, son pull à grosse laine et col roulé, qu’il portait été comme hiver, année après année, et sans lequel on ne l’eût peut-être pas reconnu, semblait avoir été tricoté directement sur son torse, saisi sur le vif, pris en flagrant délit de penser.

 

Jacques English était un maître d’école qui enseignait la lecture et l’écriture avec la seule aide de l’introduction de la critique de la faculté de juger de Kant. (Ou de la phénoménologie de l’esprit, de Hegel, selon les années.) Les progrès de ses écoliers étaient excessivement lents et il les précédait, pas à pas, avec des encouragements outranciers qui les pétrifiaient. Il était d’une impatience à toute épreuve, un authentique fouteur de pagaille dans les consciences, d’une bonhomie furieuse et obstinée, effarante, dans la vie courante également.

 

On comprenait déjà la philosophie du bonhomme en l’apercevant se mener, par exemple, au tabac-presse de la gare de Rennes, en vélomoteur, dont il remplissait les sacoches de journaux de toutes obédiences. Car Jacques English se faisait une idée de l’information telle qu’on ne pouvait selon lui raisonnablement prétendre à une quelconque objectivité si on ne compulsait l’ensemble des canards qui, pris en eux-mêmes, n’étaient que fatras d’opinions entre lesquelles il fallait opérer des recoupements avisés, qu’il convenait de soumettre à une élucidation en règle, sur la base d’un dévoilement impitoyable des leurres, des déformations et désinformations usuelles, dont il appréciait les mécanismes, comme un mécano, pour enfin remonter à la réalité des faits.

 

 Il préparait le compte exact pour l’achat des ses canards et invariablement une rumeur indignée montait de la file d’attente lorsqu’il la remontait en l’ignorant, déposait sa monnaie sur le comptoir et repartait, avec un sourire goguenard, sans attendre que le buraliste eût fini de recompter son argent.

 

Sa conception de la philosophie était du même tonneau, alliant impatience et détermination féroces. Il estimait que le professeur manquait de respect à ses étudiants s’il ne plaçait pas la barre le plus haut possible : soi-même. Penser par soi-même était la seule tâche qu’il pouvait concevoir pour un amateur de philosophie, et il ne pestait jamais autant qu’en découvrant dans un travail sa propre phraséologie, singée, appauvrie, vidée de sa substance. On obtenait plus de considération de lui en ne mettant jamais les pieds dans ses cours. Il tenait la philosophie pour une science à retardement, un entrelacs d’explorations qui prenaient un jour leur déploiement réel et définitif et dont il fallait bien se contenter. Il estimait qu’un homme, une femme, avant quarante, cinquante ans, ne pouvait espérer avoir suffisamment campé sa relation au monde pour lui donner une dimension philosophique partageable.

 

Courait une légende selon laquelle Jacques English aurait été écarté du doctorat, non pas pour des motifs idéologiques, conformistes ou partisans, mais tout simplement faute de juré capable, en France, d’apprécier et de juger sa thèse. Le terme de légende semblait même on ne peut moins approprié, puisque ses champs de recherche se nourrissaient de textes de Edmund Husserl qu’il n’avait pas encore lui-même traduits[1] et portés à la connaissance de ses contemporains. Sources que Jean-Paul Sartre ou même Maurice Merleau-Ponty (que Jacques English avait eu pour maître), ne connaissaient que par ouï-dire, dans les grandes lignes, peu, mal, ou pas du tout. En tous les cas, Jacques English n’a jamais obtenu le titre de professeur et il devrait se contenter de celui de Maître de conférence, mais il s’en contenterait dans le sens plein du terme, avec une jubilation malicieuse et communicative qui lui donnerait un ascendant considérable sur ses confrères adoubés. Il se comportait d’ailleurs avec eux exactement comme avec ses écoliers : seule l’expression claire et nette était en mesure de déclencher son écoute et de suspendre un instant son élan. Sinon, le regard scrutateur, en deçà, belluaire bienveillant, il continuait son chemin, escarpé et luxuriant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

[1]    Jacques English a traduit, annoté et commenté les ouvrages suivants de Edmund Husserl : PHILOSOPHIE DE L'ARITHMÉTIQUE. Paris, PUF, 1972, "Épiméthée". ARTICLES SUR LA LOGIQUE : 1890-1913 Paris, PUF, 1975 "Épiméthée". PROBLÈMES FONDAMENTAUX DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE. Paris, PUF, 1991 "Épiméthée". Edmund HUSSERL - Kasimir TWARDOWSKYI: SUR LES OBJETS INTENTIONNELS. 1893-1903. Paris, Vrin, 1993 "Bibliothèque des textes philosophiques". SUR LA THÉORIE DE LA SIGNIFICATION. Paris, Vrin, 1995, "Textes philosophiques".

                Ouvrages personnels de Jacques English : SUR L'INTENTIONNALITE ET SES MODES,  Paris, P. U. F. (Epiméthée'), 2006. LE VOCABULAIRE DE HUSSERL. Paris: Ellipses: 2002: 144 p., collection "Vocabulaire de ." [Texte repris en 2002 in: Le vocabulaire des philosophes; Philosophie contemporaine: 20e siècle.].

 

 

 

          

                Stéphane Prat

   écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net