(Texte paru dans la revue Instinct Nomade)

 

 

 

 

 

 

 

l'homme qui marche

 

 

 

Réaliser le portrait d'un artiste ou d'un penseur avec un minimum d'honnêteté (en en faisant le moins possible), consiste d'abord à le placer (et à se placer soi-même) dans le champ de ses visions et investigations, exactement comme, par exemple, Henri Cartier-Bresson a un jour photographié Alberto Giacometti marchant aux côtés de sa sculpture L'homme qui marche, ou comme Alfred Hitchcock se plaçait lui-même dans le champ de sa caméra, se laissant furtivement apercevoir au début de chacun de ses films, dans la peau d'un « passant qui n'en pense néanmoins pas moins ». Cela relève essentiellement de l'amusement, du clin d’œil, parfois de l'hommage. (Dans le cas d'Alfred Hitchcock, il s'agit visiblement d'un clin d’œil à lui-même). Ainsi, pour présenter la philosophie de Clément Rosset, me suis-je moi-même contenté, il y a quelques années, de rassembler quelques brefs développements (notes d'un incapable1) censés faire apparaître Clément Rosset aux côtés de quelques-unes de ses réalisations, le plus souvent des aphorismes repérés et taillés dans quelques-uns de ses écrits. Et s'il y a de la philosophie dans les plus heureuses et hasardeuses de mes notes, c'est exactement dans le sens où il y a de la sculpture dans la photographie de Cartier-Bresson représentant Giacometti marchant aux côtés de L'homme qui marche.

Pourtant, Cartier-Bresson, dans cette photographie, approche de l'art de la sculpture de Giacometti par un biais qu'il n'avait certainement pas en tête en appuyant sur le déclencheur, tout occupé à voir cette coïncidence impensable (entre le sculpteur et sa sculpture), autant que L'homme qui marche est occupé à marcher. Cette photographie a ceci de vertigineux et d'amusant qu'elle nous met en présence à la fois d'un Giacometti (L'homme qui marche), et d'un homme qui marche (Giacometti). En toute désinvolture, décontracté du réflexe, Cartier-Bresson plonge (et nous plonge) dans un vide ou un blanc identitaire parfait, où il est aussi vain qu'impossible d'identifier Giacometti autrement que comme L'homme qui marche de la photographie, où on ne peut plus identifier L'homme qui marche autrement que comme un Giacometti. Il n'y a plus moyen de s'en sortir. Il est même devenu impossible de les désigner. Giacometti et L'homme qui marche, aussi bien l'un que l'autre, sont à la fois et l'un et l'autre : et un Giacometti et L'homme qui marche.

À partir du moment où la photographie est tirée, où, une fois pour toutes, le mouvement, la vie du sculpteur se présentent exactement comme se présentent le mouvement, la vie de sa sculpture, il devient impossible de distinguer Giacometti de L'Homme qui marche autrement qu'on distingue un Giacometti d'un autre Giacometti, par exemple L'homme qui marche d'une autre de ses versions, ou de ces bustes déposés sur le sol de la galerie, derrière nos deux marcheurs, en attente d'exposition, ou même du Giacometti que l'artiste tient dans ses bras, l'emmenant probablement dans un meilleur coin, une autre lumière, un autre passage. L'homme qui marche marche aussi bien que son façonneur, et les bustes, derrière eux, semblent par instants suivre leur mouvement, s'enfoncer dans le sol ou au contraire s'en extraire, un peu comme ces serveurs de comédie descendent ou remontent les escaliers très raides menant à une cave à vin imaginaire, alors qu'ils ne font en réalité que fléchir les jambes planquées derrière le zinc, leur buste et les muscles de leurs visages n'en répercutant pas moins les chocs caractéristiques des talons sur les marches. L'effet comique ou émouvant de ce genre de vision, - proche du jeu du mime, dont par exemple le théâtre de Jérôme Deschamp (mime remarquable lui-même) est très friand -, est d'autant plus saisissant que le spectateur ne cesse de percevoir le jeu du comédien tout en s'y faisant irrésistiblement prendre. De même, la marche on ne peut plus « déterminée » de l'homme qui marche fait sourire d'autant plus jaune qu'on le sait adhérer définitivement au socle de sa propre masse, à une fixité si colossale qu'il est très insolite de le voir s'en libérer à tout instant, et sans résistance apparente. La grande femme elle-même, plantée aux côtés de ce monde en attente, semble éprouver les pires difficultés pour ne pas échapper à son tour aux lois de sa propre matière et ne pas quitter pour de bon le plancher des charolaises.

Ce n'est pourtant pas tant que les sculptures gagnent en vie et en mouvement (l'amateur conviendra que les sculptures réelles possèdent les deux), c'est bien plutôt que la vie et le mouvement de l'artiste rejoignent les leurs, que ceux-là coïncident parfaitement avec ceux-ci. Ce ne sont pas les premières réalités qui se font brutalement la belle, c'est la réalité de l'artiste qui fait irruption dans le champ même de ses propres visions, ou de ses visions visibles là : uniques et multiples, car provisoires. Sur cette photographie de Cartier-Bresson, nous ne voyons que des Giacometti uniques et provisoires, et Giacometti lui-même n'y est qu'un Giacometti comme un autre, un Giacometti parmi d'autres Giacometti.

Parmi les photographies de Cartier-Bresson, et parmi ses photographies de Giacometti, celle-ci ne leur rend sans doute pas l'hommage le plus fort, ni à l'un ni à l'autre, mais elle est de loin la plus amicale, un peu comme une tape sur l'épaule, l'air de dire à L'homme qui marche (et donc à Giacometti lui-même) qu'il aura toujours un pas d'avance sur son double (sa personne, son destin, son être caché); un infime et dérisoire avantage que l'autre ne rattrapera jamais : celui d'exister.

 

Les lecteurs du réel et son double (1976), de l'invisible (2013) – ou, entre ces deux essais, de quelque variation de Clément Rosset sur le thème de l'unicité de l'existence, et sur le caractère illusoire, irréel, de tout ce qui n'est pas unique – n'ont peut-être pas encore franchement reconnu notre philosophe dans L'homme qui marche (à première vue, la ressemblance n'est pas des plus frappantes, je dois en convenir), mais ils voient sans doute déjà un peu où je veux en venir. Car tel que je formule l'effet que cette photographie produit sur moi, le côté insaisissable de toute espèce d'existence, (car unique et provisoire, autant le marteler...) est rendu ici par un des biais les plus chers à Clément Rosset (mais également, à mon avis, à Giacometti, ou à Cartier-Bresson, et à nombre d'artistes) : l'impossibilité de dupliquer quoi que ce soit ou qui que ce soit, je veux dire l'impossibilité d'en saisir l'être, de l'identifier et de le copier, (on ne voit sur cette photographie que du Giacometti, et on ne peut jamais identifier Giacometti autrement). L'artiste ne faisant jamais qu'ajouter (ou éventuellement retirer) de l'existence à l'existence, du singulier au singulier, de l'unique à l'unique ; que répéter, renforcer, ou même corriger le réel, (comme disait Nietzsche de l'apparence), si on entend par là : donner à percevoir l'existence en elle-même, débarrassée de la conception que l'on s'en fait, une existence « antérieure et résistante à toute pensée », comme l'écrit Rosset :

« Vous percevez aujourd'hui le monde, non plus comme une série d'objets reliés les uns aux autres, mais comme une infinie collection d'objets rassemblés par le moins compréhensible des principes, c'est à dire le hasard. En d'autres termes : non plus une «réalité» recomposée par la pensée, mais une réalité résistante à toute pensée car antérieure à elle. Voilà ce qui vous émeut dans tous ces exemples de réalité «anodine » : d'y percevoir soudain un peu de réalité à l'état brut. »2

C'est ce qu'il y a également d'émouvant (et d'amusant) dans une exposition de Giacometti, dans cette photographie de Cartier-Bresson, comme dans les écrits de Rosset : le réel, rien que le réel et tout le réel : un infini maillage d’existences reliées entre elles « par le moins compréhensible des principes, c'est à dire le hasard», mais un hasard constituant, et non pas extérieur aux choses.

Singularité et unicité, dans une telle philosophie, comme dans n'importe quel art, désignent donc sensiblement la même chose : le provisoire, le simple fait que tout ce qui existe, tout ce qui est de l'ordre de la durée, est également, et pour cette raison, de l'ordre de ce qui ne dure pas. Ainsi la singularité humaine ne désigne-t-elle pas pour Rosset cette unité singulière, identique des langes aux pâquerettes, de l'enfance à la mort, qui distinguerait absolument tout homme de tout autre (ou L'Homme qui marche de tout autre Giacometti), pas plus qu'elle ne révèle dans l'ordre des choses autre chose que de l'existence, de l'unique, du sans double, sans complément de réalité, ni d'autre permanence que le provisoire. Le singulier, selon Rosset, ne pare l'homme d'aucune originalité particulière. Son originalité est celle de l'exemplaire unique, celle de L'Homme qui marche :

« si je suis le même que je serai demain, c'est à peu près dans le sens où je suis le même que mon voisin de palier :un homme parmi d'autres3 »

Ou le même que mon voisin d'atelier. Ou que L'Homme qui marche, même si la nature de celui-ci est bien telle qu'il ferait pour ainsi dire le voisin de palier idéal, et qu'on ne détesterait rien moins que de le croiser dans son salon.

 

On peut néanmoins, en disant de Giacometti, de Rosset ou de qui que ce soit (et donc de soi-même, ce qui est évidemment plus éprouvant et amusant), ce qu'on dit d'une sculpture, si fameuse soit-elle, ou de quelque être inanimé que ce soit, ressentir comme un soulagement en prenant appui sur la photographie de Cartier-Bresson, comparable au soulagement ressenti en regagnant la terre ferme après avoir dangereusement perdu pied. Et se dire qu'il ne s'agit là que d'une photographie, d'une rêverie philosophique dont il est très facile de se réveiller (en cessant de regarder), où on percevait d'une existence dure, de bronze, muette, « indéboulonnable» - dont on pourra estimer, au jour de sa disparition, qu'elle n'aura à proprement parler jamais duré -, ce que l'on perçoit ordinairement d'un être humain, de son existence remuante et bavarde, d'une durée de vie si dramatiquement limitée, et qui peut changer si radicalement que deux personnes le rencontrant le même jour, et parlant ensuite de lui ensemble, n'auront à aucun moment le sentiment de parler de la même personne, comme cela arrive parfois à deux lecteurs commentant le même livre de philosophie (ou évoquant le même philosophe). Mais comme cela arrive aussi en présence réelle de l'homme qui marche, j'allais dire « en chair et en os », et pas simplement parce que notre humeur détourne, retient ou lasse notre regard par des voies très diverses, mais au contraire parce que notre marcheur s’accommode de toutes les humeurs, de tous les regards, tout entier qu'il est à marcher. D'une banalité tragique confondante, L'homme qui marche, bien plus léger et fugace que son image papier, est lui aussi, comme toute chose au monde, de l'ordre de la durée, c'est-à-dire de l'ordre de ce qui ne dure pas. Il est même d'une durée qui, quelque soit le temps de notre regard, ne durera jamais : L'Homme qui marche y passe entièrement et continuellement. Il est fait d'unique, de provisoire, et il est uniquement fait de ça.

Et voilà bien de quoi est également fait Clément Rosset.4

Je veux dire : voilà non seulement le réel de sa théorie, mais voilà encore la seule réalité (ou identité) que le philosophe se reconnaît à lui-même (comme à tout autre être humain), et voilà toujours la réalité de ses écrits, qui eux aussi « marchent» au sans double, à l’infinie variété du même, unique, provisoire et idiot (sans reflet et reflet de rien). S'agît-il du même homme, de la même pierre, du même merdier socio-économique, de la même sculpture, de la même idée philosophique, soit, chez Rosset : tout est unique, et en dehors de l'unique rien n'est - rien n'existe qui n'existe – (et rien, de même, n'est pensé). Rien, pas même, donc, l'identité humaine.

 

 

1Revue le Grognard, 2010.

2 Rosset. Réponse à la Lettre de lord Chandos de Hofmannsthal. Reprise dans Faits Divers. 2013. P.U.F p 87.

3L'objet singulier. 1979. Minuit. Retour sur la question du double. 

4 Je m'amuse aussi souvent que possible, mais je ne plaisante jamais !

 

 

 

 

          

                Stéphane Prat

     écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net

 

 

LIVRES

Ed du Petit Pavé
Jack London Biographie, essai Editions du Petit Pavé
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
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Au  fruit défendu. Roman.                   édition du Verre à pied
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Le sans pareil. Roman   éditions du Petit Pavé
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             Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.
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