Entendu Louis Scutenaire (via facebook, un monde!), à propos de la récupération, de la digestion du surréalisme par le spectacle. Pas pris une ride, l'animal. En substance : «C'est un peu comme si le monde était une tortue, et comme si on avait voulu en faire autre chose qu'une tortue. On n'a fait que modifier la coloration de sa carapace.» Il m'étonne une nouvelle fois d'entendre un être humain laisser entendre qu'il a lui aussi, indéniablement, songé un jour à changer le monde. Louis Scutenaire, causant du surréalisme et du monde inchangé, me fait penser à Yves Le Manach énonçant un constat comparable concernant le situationnisme et le Centre du Monde. Yves avait dû remonter jusqu'en 1961 pour entendre Guy Ernesto Che Debord concevoir encore le «Centre du monde» comme la « façon de vivre » dominante dont il s'agissait de s'affranchir. (Dans le film «critique de la séparation», notamment.) Après, Debord aurait essentiellement œuvré à faire du situationnisme lui-même le Centre du Monde... Oubliant, ou feignant d'oublier, que nul ne se situe en périphérie de ce centre, accepté servilement, mais que chacun en est traversé, Debord, en toute mauvaise foi, aurait ainsi renoncé à la communication, à s'approcher de « ce qui n'a pas de centre » (Bataille), à partir à la recherche de l'humain. En même temps, à l'évidence, ce désir de bouger des lignes qui ne sauraient bouger a bien plus précisément à voir avec l'humain qu'avec la violence du pouvoir. « Si je me révolte contre la domination et contre les dominateurs, peut-être n'est-ce pas parce que j'espère une société meilleure, mais seulement parce que je suis moi-même un dominateur refoulé. » Inscrira Yves Le Manach, sur un coin d'Artichaut de Bruxelles. Ou encore : « Même les descriptions de l'inhumanité sont devenues inhumaines.» Comme Louis Scutenaire, Yves Le Manach conviendra que penser tristement ne l'aura pas rendu heureux... Une telle lucidité a pourtant quelque chose de joyeux et de réjouissant. L'indifférence de Scutenaire, par exemple, pour les honneurs qu'il n'a pas reçus tient de l'héroïsme d'enfant. Il s'imagine les recevoir comme si elles étaient attribuées à un parfait étranger, tout comme Patrick Modiano a reçu son prix Nobel de littérature. Et il met toujours beaucoup d'esprit et énormément de malice à répondre à des questions qu'il ne se pose pas. Tout à fait comme une tortue sous une douce pluie de remarques humaines. On sent quand même chez lui une certaine tendresse pour ces géants qui n'arrêtent pas de lui servir leurs salades : humains préhistoriques incapables de se passer de sens pré-établi et qu'aucune catastrophe idéologique n'est encore parvenu à décimer.

 

 

 

          

                Stéphane Prat

     écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net

 

 

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             Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.
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