(Texte paru dans la revue Instinct Nomade)

 

 

 

 

 

Ainsi Rosset ne se reconnaît-il aucun principe d'unité. De sa réalité, comme de toute réalité, nous laisse-t-il entendre, seuls l'unique et le provisoire assurent la permanence. La mémoire elle-même, incessamment enjointe à tenir la boutique de l'unité, reste invariablement chez elle, sous le prétexte tout à fait recevable de ne jamais obtenir que de vagues promesses d'emploi dans la conception d'un moi, mais jamais l'assurance que ce qu'elle perçoit, que ce qu'elle «touche» de soi, soit indubitablement de soi :

« Rien ne m'assure pourtant qu'un souvenir (…) suffise à garantir la continuité d'un moi. Mes souvenirs sont comme un kaléidoscope dont on pourrait à la limite attribuer la paternité à autant de personnes qu'il y a de souvenirs, telles les pièces rapportées dont parle Montaigne. De même, si mes perceptions sont innombrables, elles n'incluent jamais la perception d'un moi. »1

En quoi on serait effectivement fondé à attribuer ses souvenirs à des personnes différentes, même si celles-ci ne désignent évidemment que soi, personnes dont on ne serait que la somme hétérogène, elle même provisoire, et ceci sans fin, tant du moins que cela vit, tant que cela dure. Notre réalité se donnant, entière, dans chacun de nos «paraître», et se composant entièrement, mais provisoirement, de la somme de ceux-ci. Ainsi de toutes nos réalisations qui, une fois au jour, ne nous appartiennent plus, mais dont l'addition nous résume impitoyablement ; ainsi de ces tas de « pièces rapportées », qui ne nous doivent rien mais ne nous constituent pas moins, et nous continuent, même, autant que nous les continuons, et peut-être bien davantage. Et dans cette somme de réalisations, ces compositions et ces compositions de pièces rapportées sont toujours si liées qu'on serait parfois bien en peine de dire, à tel ou tel instant, ou à propos de telle ou telle réalisation, qui fait quoi, quoi fait qui ; de qui, au juste, est ceci, et de qui, justement, est cela.

Ainsi le Giacometti de « notre » photographie de Cartier Bresson – mais de qui ou plutôt de quoi parlons-nous? - est encore du Giacommetti, et ceci, comme nous venons de le voir, quelque soit celui qu'on désigne, puisqu'on désigne immanquablement et l'un et l'autre. Alors qu'incontestablement la photographie n'est pas de « lui », à moins d'imaginer la mise en fonction d'un déclenchement retardé, fonction dont tout appareil photographique dispose désormais, mais à moins, conséquemment, d'imaginer qu'une sculpture soit en mesure d'effectuer un tel réglage... Ou sauf à entendre simplement qu'il s'agit d'une photographie le présentant, comme une photo d'identité atteste d'une identité (mais elle n'atteste pas moins, et toujours, de l'identité du photographe, ceci dit en passant et pour épicer la chose ; le cliché photomaton attestant ainsi doublement d'une même identité, ente autres identités, car il faut quand même concevoir, fabriquer et maintenir en état de marche une telle boîte, et le plus souvent pour des clous !) Bref, nous regardons là du Cartier-Bresson en regardant du Giacometti, aussi bien que l'inverse, sans cesser, à aucun moment, de voir et l'un et l'autre, exactement comme nous ne cessons de voir, sur cette photographie, et un Giacometti et l'homme qui marche. Nous sommes donc bien incapables de dire quel auteur nous voyons lorsque nous regardons cette photographie.

Parenthèse 1.

Il en va parfois en philosophie comme en art. Impossible de dissocier Rosset de Nietzsche dans les notes sur Nietzsche composant le gros de son livre la force majeure2 : on lit et l'un et l'autre en lisant le même livre. Je dirais la même chose de son livre l'esthétique de Schopenhauer3, peut-être la véritable entrée en philosophie de Rosset, dans lequel Schopenhauer est si souvent «cité à paraître» qu'on a parfois le sentiment que le Pessimiste de Francfort vient commenter les commentaires de l'Idiot de Nice4, ou même que ce dernier fait tout bonnement écrire son livre au premier.

Fin de parenthèse 1.

Rosset se frappait même, lors d'une causerie espagnole sur cette question de l'identité humaine, que ce qui le caractérise le plus précisément et le plus profondément, ce qu'on pourrait qualifier de plus «personnel» en lui, de distinctif, s'avère souvent en réalité être le fait d'un(e) autre et donc ne l'identifier en réalité en rien (sinon en lui-même, évidemment, au sens où toute existence s'authentifie et s'atteste elle-même.) Et je ne crois pas forcer beaucoup le trait en disant que, pour ce philosophe, on change d'identité(s) bien plus souvent qu'on ne change de chemise ou de sous-vêtements. Ce qui revient à présenter comme une simple hygiène de vie, une hygiène de vie «élémentaire», cette incessante adaptation à soi-même et aux circonstances5.

Mais à écouter avec un détachement suffisant les débats interminables que déclenche communément cette « nécessaire adaptation » en quoi consiste la vie humaine, on s'aperçoit que tout le monde est en réalité d'accord, quelque soit sa conception du moi, (qu'on considère celui-ci comme sa personne, comme une unité singulière inébranlable, ou qu'on se considère comme une personne parmi d'autres, qui ne s'appartient pas toujours, et qui pour l'essentiel, peut-être, ne s'appartient pas du tout). En réalité, à propos d'identité humaine (à propos de soi - car l'identité humaine n'est jamais que sa conception de l'identité rapportée à soi), il n'y a que contradiction apparente : chacun(e), parfois sincèrement persuadé(e) d'offrir contradiction, dit au fond la même chose (qu'il y a nécessité à s'adapter), car au fond personne n'a rien d'autre à en dire (et en réalité n'a rien du tout à dire.) Mais une telle confrontation d'idées, si illusoire soit-elle, ne révèle pas moins une exclusive réciproque réelle, entre deux conceptions de l'existence radicalement étrangères et qui s'opposent parfois, (lorsque par exemple identités individuelles et identités nationales entrent en résonance, on entend alors généralement parler du pays ! ), mais qui très vite et le reste du temps agissent l'une sur l'autre comme la glace sur le feu, se neutralisent, s'ignorent généreusement : je veux parler du dialogue de sourds entre celles et ceux qui se projettent dans l'existence (et projettent l'existence toute entière, pour les plus impétueux), et celles et ceux qui n'ont jamais fait d'autre projet que de ne pas s'en faire, de ne pas projeter et de ne pas s'en soucier, et auxquels l'idée même de changer de vie ne dit rien du tout. (Pas plus que l'identité personnelle ne leur parle, tels David Hume ou Clément Rosset, pour se cantonner aux philosophes.)

Il peut d'ailleurs amplement suffire à certains de ses lecteurs que Rosset appartînt à cette seconde espèce, mais à vrai dire des spécimens de la première espèce ne tiennent pas moins pour un paradoxe apparent (pour la réalité) ce fait qu'on ne saurait changer de vie (toucher à sa vie, à moins de se l'ôter) et que la vie consiste en un changement incessant. Ainsi le philosophe Félix Ravaisson, pour comparer ce qui est incomparable (si Ravaisson est, comme Rosset, un philosophe-artiste – et c'est en réalité ce qui m'importe ici – le maître de Bergson n'a jamais, à ma connaissance, discrédité l'idée du moi-unité, bien au contraire) entame-t-il le bref poème qu'il livrait en guise de thèse d'État, intitulé de l'habitude6, inspiré par la métaphysique d'Aristote: « L'habitude, ce n'est pas seulement l'habitude acquise, mais l'habitude contractée, par suite d'un changement, à l'égard de ce changement même qui lui a donné naissance. »

Inversement, Rosset, comme n'importe quel tenant du moi-unité, auquel il tient pourtant moins que tout autre, fait de la mémoire le garant de la permanence et, au final, de l'identité humaine :

« Sans ce secours (la mémoire), il serait en effet impossible de concevoir une quelconque identité du sujet, voire de la sienne propre, laquelle ne se saisit que grâce à une idée de sa permanence7 dans le temps, idée qui ne s'autorise d'aucune perception.(...) »8

Mais que «cette idée ne s'autorise d'aucune perception» n'est pas du tout anodin dans sa conception de l'identité, et dans sa conception de l'identité humaine encore moins. C'est d'ailleurs pour cette raison que sa théorie congédie, du moins dans un premier temps, l'imagination au profit de la mémoire, en ce que la première faculté extraordinaire de perception, ou semi perceptive, si elle ne connaît pas les défaillances de la seconde (la mémoire), en reste à l'impression, à l'image, à l'unification manquantes, tandis que le souvenir vient et se présente d'un coup. L'imagination n'est pas pour autant chassée du logis de la raison, par ce qu'on appellerait à tort un irrationalisme de la perception, mais elle est maintenue à sa place par la mémoire, voire corrigée sitôt qu'elle s'avise de sortir des clous de la perception. Ainsi, si l'imaginaire désigne, chez Rosset comme chez n'importe qui, le retour en scène de l'imagination, ou plus précisément son retour « à la réalisation », dans ses investigations sur le réel (sur l'existence) l'imagination est complètement inféodée à la mémoire, qui n'est jamais que mémoire du présent, exactement comme pour une réalisation théâtrale dont la mise en scène est confiée, ou réservée, à l'auteur-même de la pièce :

« On a donc de bonnes raisons d'estimer que la structure de l'imaginaire ne diffère pas fondamentalement de celle du réel et que, pour reprendre une expression de Shakespeare dans La Tempête nous sommes faits de la même étoffe que les songes – la perception9 du réel et la représentation imaginaire sont taillées dans la même toile. L'imaginaire n'est autre que le réel ; mais un réel légèrement décalé par rapport à son espace et à son temps propres, situé dans ce qu'Octave Mannoni, dans Clefs pour l'imaginaire, appelle justement une autre scène. »10

 

Parenthèse 2

La philosophie est peut-être une scène inhabituelle pour l'imaginaire. Pour le réel également, d'ailleurs, l'imagination portant très souvent la culotte dans les systèmes philosophiques (quand elle n'y met pas le feu.) Mais voilà précisément une illusion que Rosset finirait par lever et épingler à son tour. (Et avec elle l'idée fausse et très répandue selon laquelle la philosophie ne s'occuperait pas de réel.)

Fin de parenthèse 2.

Mais Résumons.

  1. Le blanc identitaire, (le caractère inidentifiable de toute identité, y compris de l'identité humaine) relève du « bordel identitaire », et non du néant. (« Néant » ne fait d'ailleurs pas partie du vocabulaire de Rosset, pas plus que « être ») Pour soi, cela signifierait quelque chose comme : « Je est un tas d'autres » ou peut-être même : « je est un tas de tas de tas... d'autres », ou une formule de ce genre.

  2. Il y a bien permanence, ou si l'on préfère, persistance, de la singularité (du provisoire, au sens où il persiste et signe, comme c'est le cas de Rosset) mais rien ne nous permet de conclure qu'il y ait unité (fût-elle singulière), pour soi comme pour quoi que ce soit.

  3. La célébration de l'existence met l'imagination en veilleuse, au profit de la mémoire, qui est mémoire du présent, et de l'imaginaire, qui n'est que du réel.

    Il ressort d'une telle conception de l'identité humaine, que l'ordre apparent, notre réalité présente, n'est qu'un cas particulier de désordre (comme les nietzschéens disent que la vie est un cas particulier, quoique infiniment précieux, de la mort); que ce « bordel » identitaire est de la nature de l'homme, comme il est de la nature des choses. Et à cela, au fond, se ramènera toute critique concernant la philosophie de Rosset et de quelques autres philosophes : que l'ordre des choses - et leur bordel - soit également l'ordre des choses humaines et de l'homme lui-même.

    C'est du moins ainsi qu'un tel penseur (et je dirais, on commence à le deviner : un tel artiste) désire l'existence et désire exister (et philosopher). Il y a évidemment là un principe de liberté très cruel, en ce qu'il n'ouvre aucune autre perspective que l'existence (pour le pire comme pour le meilleur, pour inverser le serment du jeune marié) ; mais il s'agit aussi, de ce fait, d'un principe d'adhésion à l'existence.

«Bordel» est un autre nom pour «insignifiance», ou pour « hasard », ou absence de « raison d'être » des choses, ou encore pour «idiotie». Dans une étude intitulée précisément En ce bordel11, Rosset entend l'écho de l'insignifiance de Lucrèce, (et qui était devenue chez lui l'idiotie) dans ce ver de Villon : en ce bordel où nous tenons notre état. Cette conception de la vie (et de la vie humaine) vient donc de très loin. Rosset en a retrouvé traces chez les sophistes, que Platon aimait tant présenter comme des imbéciles. (Ils seraient donc pour lui, au contraire, les premiers idiots parmi les philosophes, je veux dire les premiers philosophes tragiques.) Il est d'ailleurs plus que probable que Rosset tienne sa conception de l'identité humaine (l'identité idiote, telle, du moins que je me la présente) du très délicat clinamen, (théorie atomiste de l'écart, de la déviation ou de la déclinaison), très vieil et amusant outil philosophique dont l'invention est attribuée à Épicure, mais dont Lucrèce ferait un usage très déroutant pour les commentateurs modernes de son poème De Rerum Natura. Rosset en fait un exposé décapant dans logique du pire (appendice – Tragique et hasard). Voilà le bordel :

« Sans doute tout ce qui existe est-il toujours fortuit puisque constitué par le hasard ; mais il ne s'ensuit pas que les êtres et les événements, une fois naturellement constitués par la hasard, apparaissent et disparaissent au gré du caprice. (…) La raison est exclue du monde au bénéfice du hasard, mais, de son côté, le hasard constitue une raison, (…) ce que Lucrèce entreprend de décrire sous le nom de nature des choses. Pourquoi (…) le hasard engendre-t-il le fortuit, mais non pas l'arbitraire ? En raison, dit Lucrèce, d'une certaine limite dans la nature (…) 1) Le nombre des formes d'atomes est fini. 2) Le nombre des atomes de chaque forme est infini mais limité (par la viabilité). (…) Il y a donc une distinction à faire entre le fini et le limité : (…) il est très possible de concevoir un nombre infini de cas possibles, au nombre duquel ne figurent cependant pas un certain nombre de cas impossibles : la limitation en possibilité ne signifiant pas limitation en quantité. Cette distinction assez subtile entre le fini et le limité explique la distinction entre l'arbitraire et le fortuit : (…) les combinaisons d'atomes d'où naissent les mondes sont limitées et non arbitraires, encore qu'elles soient, malgré cette limitation, infinies et hasardeuses. »12

Cette distinction entre fini et limité est déjà, on le voit, fort délicate à énoncer, et je dois avoir un sens de l'humour assez particulier, car je suis toujours au bord de l'éclat de rire en lisant ce qui précède ( encore plus tordant dans son contexte entier), comme à chaque fois où un penseur se montre capable de concevoir l'impensable, de le débusquer et de le faire parler, voire de le célébrer. (Je note aussi une différence entre inconcevable et insaisissable, ou même impensable, puisque c'est le propre de Rosset de concevoir l'impensable, l'insaisissable.) Mais ce distinguo, entre fini et limité, ou donc entre fortuit et arbitraire, est encore plus difficile à tenir qu'à concevoir. On doit renoncer à le travestir, à le changer, comme il serait vain de tenter de «tenir» un enfant hyperactif, de l'exercer à se concentrer sur tel ou tel de ses faits et gestes sans tenir pour un fait qu'il est dans sa nature de se concentrer sur toute espèce d'action à la fois. (Il en est de même de l'identité « idiote » de Rosset, désignant tout ce qui existe à la fois.) De fait, rapportée à soi, cette subtilité philosophique s'avère d'une idiotie parfaite :

  1. Le tas de tas de tas d'autres (le nombre d'identités en jeu) est fini.

  2. Le tas de tas de tas d'autres (l'assemblage des compositions identitaires) est infini, quoique limité par la viabilité, par l'existence.

    Le « Je », ce « tas de tas de tas... d'autres », est en effet indéniablement fini, y compris pour un philosophe fait de musique et de littérature aussi bien que de philosophie, comme c'est le cas de Clément Rosset, dont la richesse de la culture, dans chacun de ces domaines (auquel il faudrait encore adjoindre un « tas d'autres », Bd, cinéma etc...), est parfois aussi inquiétante de précision que réjouissante en détails, en anecdotes, et dont les assemblages, dont les sommes éveillées, ont de quoi dérouter tout un tas de mélomanes, de lecteurs, de philosophes. (Il est assez naturel de s'entasser entre soi, dans son tas de tas, et de rabrouer quiconque viendrait défaire ses petits pâtés de sens.) Une culture d'une variété inédite, sans doute, mais enfin, finie quand même. À l'inverse, une culture aux ramifications des plus écourtées et rares, moins généreuses ou hétéroclites, (comme cela est le plus souvent le cas pour tous ceux qui ne se donnent ni le temps ni le loisir de ne rien faire), offre des combinaisons, des compositions identitaires infinies (car uniques et provisoires), quoique limitées (en viabilité).

Cela signifie en langage courant que ce qui «charpente» l'individu (l'expression est de Rosset), joue incessamment, jusque menacer de céder, pour peu, mettons, que l'effort d'adaptation s'avère trop corsé; et même jusque céder pour de bon lorsque, par exemple, une perte d'identité sociale s'accompagne d'une perte de tout sentiment d'identité. Ôtez le sentiment d'identité et le jeu de la charpente, nous dit Rosset en substance, vous ôtez l'identité et la charpente elle-même. Pourtant, si l'unité identitaire a bien disparu (Rosset, après d'autres penseurs tragiques, fait simplement remarquer qu'aucune perception ne nous autorise à conclure qu'une telle unité ait jamais existé, et donc qu'aussi bien rien de tel n'a disparu), le matériau est toujours à disposition : on ne voit tout simplement plus quoi faire de ce dont on continue d'être fait. Et le jeu est simplement interrompu pour une durée indéterminée.

Certains philosophes voyaient dans le sommeil une métaphore et une préfiguration de la mort. Schopenhauer, quant à lui, la trouvait plutôt dans la maladie, dans une simple grippe, même13. À lire Clément Rosset, on a plutôt lieu de penser que le philosophe les pré-voit dans la perte d'identité (et d'appétit de vivre) de la dépression nerveuse. Voilà un penseur qui nie nullement la difficulté, voire l'impossibilité pour certains, de concevoir son existence sans moi. (Ni d'ailleurs sans sens, au sens d'une raison d'être à toute chose, sans laquelle beaucoup ne conçoivent de raison de vivre.) Mais il ajoute aussitôt qu'il est tout aussi difficile, voire impossible, de concevoir ce moi. Et autant certains semblent tenir en eux-même une certitude susceptible de donner sens à leur existence et (ce qui est plus gênant) à toute espèce d'existence, autant Rosset tient à son incertitude, comme à une planche qui ne lui ferait jamais défaut, mais dont il teste de temps à autre la solidité, avec une indéniable malice, et pas vraiment inquiet :

« Que reste-t-il de la personne privée, de l'identité personnelle, quand on prive celles-ci de tout ce qui relève de l'identité sociale ? Il reste quelque chose bien sûr, nous répond-on. Mais ce quelque chose n'est pas bien facile à concevoir ni à dire.

En attendant une réponse à cette question, qui ne viendra probablement jamais, sinon de manière embarrassée et peu convaincante, j'avancerai ici quelques remarques propres à rendre cette réponse plus difficile encore. La première concerne la difficulté à se trouver soi; la seconde la difficulté parallèle à trouver autrui.»14

Cette incertitude quant à soi (et à l'autre) - quant au fait que ce dont on est fait soit de soi, que ce dont tu es fait soit de toi etc... - agace beaucoup l'esprit, et je crois l'esprit de beaucoup des lecteurs de Rosset, autour de cette question de la permanence qui, abordée comme je viens de le faire, ne résorbe en rien l'ambiguïté de la notion de réel (l'existence, unique et provisoire, idiote ; soi) ni celle de la notion de double (l'être, le sens, l'unité identitaire ; la dernière sortie avant soi), et ne fait au contraire «qu'empirer» l'une comme l'autre.

La question demeure la suivante : comment la permanence, ou la persistance de la personne (même hasardeuse) serait-elle possible sans unité personnelle ? Comment pourrais-je rester moi s'il n'était un moi qui demeure inébranlable de la naissance à la mort ? À tel point que la question de l'existence du moi (comme unité psychologique) semble pour beaucoup réglée par celle de la permanence de l'identité : si je demeure, c'est que mon moi demeure.

Or, à cette seconde question, déterminante pour la première, de savoir s'il y a – oui ou non ?- permanence de l'identité humaine, Rosset donne toujours la même réponse, ou plutôt une non-réponse invariable, faute de perception susceptible de permettre une quelconque réponse (comme encore dans le passage reproduit à l'instant), une réponse sans réponse que je qualifierais de normande, car jamais très éloignée du peut-être ben que oui, peut-être ben que non ! que les bas-normands sont réputés servir à toutes les sauces, à tout propos et à propos de tout, de toute existence comme de l'existence de Dieu : « As-tu mangé ton père ? - Peut-être ben que oui, peut-être ben que non ! « Tu m'aimes ? - Peut-être ben que oui, peut-être ben que non ! « Les cochons goûtent-ils la confiture ? - Peut-être ben que oui, peut-être ben que non ! À condition (peut-être ben...) pour entendre clairement Rosset, de changer l'adverbe de possibilité par un adverbe de nécessité : sûrement que oui, sûrement que non ! Sûrement que oui, si on considère l'identité comme idiotie (unique et provisoire), sûrement que non, si on la conçoit comme unité. Encore que seul le premier «sûrement» signifie «certainement», tandis que le second signifierait plutôt « on dirait ben que non » comme le premier peut-être manchot signifie «on dirait ben que oui. »

C'est sans doute établir là un rapprochement un brin tiré par les nouilles avec les origines manchotes de Rosset (celui-ci, rappelons-le, est natif de Carteret, dans le département de la Manche), mais à l'évidence il n'y aurait pour lui davantage de sens ou d'intérêt à claironner l'inexistence du moi qu'il n'y en aurait à se lancer à sa recherche. (On dirait ben que non!) Mais si on ne sait pas, conséquemment, à quoi pourrait bien ressembler son vrai moi, si on sait même qu'on ne ressemble à rien d'identifiable, on sait en revanche parfaitement de quoi on est fait, autant, du moins, qu'on a de soi une perception fine et consciente. (On dirait ben que oui!)

Parenthèse 3

Il est très aisé d'extraire d'un des ouvrages de jeunesse de Rosset, comme je l'ai fait plus haut à propos du clinamen, tel ou tel détail d'un de ses portraits philosophiques, et de faire remarquer à leur auteur qu'il suffit d'y biffer le nom de Lucrèce, ou celui de Pascal, et de mettre le sien à sa place pour y découvrir, moyennant quelques retouches bénignes, le philosophe de l'idiotie qu'il deviendrait. De quoi illustrer sans doute, pour certains, la permanence du moi, aussi bien que cela illustre pour d'autres (et là je me rangerais clairement du côté de ces idiots) non seulement le caractère composite et bordélique (voire spongieux) de l'identité humaine, mais également le fait qu'elle soit complète, à chacun de ses états (provisoires) de composition : le fait que rien ne lui manque en réalité. Cet «état de composition» est d'ailleurs tout autant un état de décomposition : le moi s'y dé-compose en composant, mais il relève aussi bien (pas toujours, évidemment, l'idiot n'est pas un imbécile...) de l'état de grâce d'un présent enrichi de tous les présents, passés et à venir, «déclenchement» d'«une convergence quasi magique de tout ailleurs vers l'ici», pour reprendre les termes avec lesquels Rosset décline sa version « personnelle » (en réalité nervallienne) de l'éternel retour : l'éternel présent :

 

Ce qui compte, c'est que tout est à jamais premier.

 

Sois ami du présent qui passe : le futur et le passé te seront donnés par surcroît.15

 

«Déclenchement» à propos duquel, encore aujourd'hui, le philosophe ne trouve jamais mieux ses mots qu'en évoquant le coup de grâce que la musique inflige parfois aux états d'âmes les plus abattus, comme ici, lors d'un séjour à Majorque où, jusque là occupé à broyer du noir, l'idiot tombe dans la rue sur un spectacle de Jota :

« Il est évident que cette jota (sa musique mais surtout sa danse) me disait quelque chose d'important, peut-être la plus importante des choses, peut-être même la seule chose importante, la seule qui comptât pour moi.»

 

« Il n'y aura jamais rien de meilleur que la vie. »

 

«Ce n'est pas moi16, (…) qui me trouvais libéré des servitudes du temps, c'est l'existence en soi, la mienne comme celle de tout être et de toute chose au monde, qui m'apparaissait comme à jamais désirable et à jamais justifiée, sans qu'il soit besoin d'invoquer le moindre argument en sa faveur ni qu'il soit à craindre de voir levée la moindre objection en sa défaveur.»17

 

Fin de parenthèse 3.

 

Dans une telle conception de l'identité humaine (idiote et bordélique comme toute espèce d'existence), il y a donc aussi le constat au fond assez banal que le profit retiré à se fréquenter soi-même ne nous appartient parfois en réalité en rien.

L'étonnement, plus ou moins discret, qui nous cueille dans toute relation amoureuse, nous en met déjà la puce à l'oreille : que peut-elle bien trouver d'aimable en moi ? Et sous-entendu : qui soit effectivement de moi ? On est bien souvent aimé pour une qualité qui nous vient d'on ne sait , d'on ne sait qui, et parfois qu'on n'aime pas du tout soi-même. L'idée qu'on se fait soi-même de soi-même est sauvagement battue en brèche par telle ou telle particularité plus ou moins avantageuse et aimable (à nos propres yeux), mais incontestable, comme l'est le timbre de sa propre voix quand on en entend un enregistrement dans lequel on refuse de se reconnaître. Ainsi aura-t-on fréquemment le sentiment que la femme amoureuse idéalise des défauts en qualités, que l'amour la rend aveugle (ce qui est parfois effectivement le cas) et qu'au fond elle en aime un autre (ce qui peut aussi être un fait), alors que la plupart du temps elle ne fait que regarder son prince charmant tel qu'il est : plutôt moche et plutôt con, au regard, du moins, de l'idée qu'on se fait de soi-même, idée plaçant précisément ses charmes et ses intérêts personnels ailleurs.

On a bien raison de refuser à l'autre, sans lequel on n'est pourtant rien, ce pouvoir d'identification personnelle. Mais on a tort de se le reconnaître, sous le prétexte incontestable qu'on est seul dans la place et qu'on le restera. Cette position privilégiée, qu'il convient de célébrer, ne nous est d'aucun secours pour l'identification de sa propre personne, de même qu'on est incontestablement le moins bien « situé » pour dire à quoi on peut bien ressembler. Au contraire, on ne peut que se méprendre, à propos de soi-même, probablement parce ce qu'on ne peut se déprendre, se défaire de soi.

Cette méprise – de soi à propos de soi – nous a valu le dernier roman russe de Vladimir Nabokov, dont elle est le ressort criminel. Arrêtons-nous un instant sur l'argument de ce roman, pour préciser le désintérêt de Rosset pour le moi (en raison aussi de son inutilité biologique), par lequel nous allons le laisser conclure.

Le personnage principal de la méprise, un certain Hermann Carlovitch, se met en tête de disparaître (et de faire toucher l'argent de l'assurance par sa femme) dès l'instant où il croise par hasard son sosie parfait, en la personne d'un clochard. Son plan est simple : redonner vie au sosie, du moins une apparence civilisée, et l'éliminer dans ses propres vêtements et sa propre voiture, et évidemment faire passer son cadavre pour le sien. L'approche et la manipulation psychologique, pour parvenir à mettre ce sosie dans sa propre peau afin de l'y refroidir, sont véritablement diaboliques. (J'ai vu qu'on utilisait, ici ou là, cette figure romanesque pour aborder certaines formes de psychopathie criminelle.) Esthète du crime, qu'il désire si parfait qu'on ne le croirait pas s'il venait lui-même se dénoncer le lendemain, Carlovitch pensera avec une précision maladive au moindre détail, envisagera les imprévus les plus improbables (voire délirants), bref, pensera à tout ce qu'il lui sera possible de penser, sauf à un seul détail  : le fait qu'il puisse être le seul au monde à voir dans ce double son sosie, et qu'on se demanderait sincèrement ce que cet inconnu, inidentifiable, était bien venu faire dans les chaussures – d'ailleurs trop petites – de cet Hermann Carlovitch, activement recherché dès la découverte du corps. (Dans lequel personne ne voudra le reconnaître : les gens ne voient pas ce qu'il ne veulent pas voir ! se plaindra le criminel artiste, écœuré, décidément méconnu, en lisant les journaux. )

Sous la plume de Rosset, le moi est à peu près aussi utile et sain qu'un tel sosie, un double dans lequel nul autre que soi-même n'établira jamais la moindre ressemblance. Il ne doit d'ailleurs pas être moins inquiétant de se voir présenter un double que tout le monde s'accorde à reconnaître comme votre sosie, mais dans lequel, vous-même, vous ne vous découvrez aucune ressemblance, ni de près, ni de loin. (Mésaventure qui pend au nez de tout auteur, surtout un philosophe.) Et en conséquence, chaque fois que l'occasion se présente à lui, Rosset laisse entendre combien, au contraire, il peut être infiniment utile et sain de se déprendre au plus vite d'un tel moi :

Concluons sur une anecdote rapportée par le Mexicain Octavio Paz dans son livre intitulé Le labyrinthe de la solitude. Une nouvelle servante se présente au domicile de son patron, lequel fait la sieste et ne l'entend pas arriver. Soudain il se réveille et sursaute : Qui va là ? Réponse de la servante : ce n'est personne, monsieur, c'est moi

Comment mieux exprimer le rapport, ou plutôt l'identité, entre le « personne » et le « moi » ?

On sait qu'Ulysse, dans le chant IX de l'Odyssée, avait déjà fait le coup à Polyphème le cyclope (« je suis personne ») ; mais c'était pour sauver sa vie en passant inaperçu, ou plutôt en devenant inidentifiable. L'inconsistance du moi peut ainsi vous tirer parfois d'affaire même lorsqu'on n'y croit guère et qu'elle n'est revendiquée que par ruse. Pourtant ce salut par la ruse est en même temps un triomphe de la vérité ; car Ulysse, comme nous tous, n'est autre, en son for intérieur, que personne.18

 

1Que suis-je ? pp 34 et 35. in Tropiques 2010. Minuit.

21983. Minuit.

31969. P.U.F réédité dans Écrits sur Schopenhauer. 2001. P.U.F

4Clément Rosset a enseigné la philosophie à l'université de Nice, entre 1968 et 1998.

5 Cesser de s'adapter, c'est en effet cesser d'exister, mais s'adapter en permanence, ce serait plutôt se promettre (et souvent obtenir) l'existence d'une girouette tournant non pas à tous vents, mais sans vent aucun. C'est d'ailleurs un peu comme ça que Rosset conçoit le pouvoir de l'imagination, « la folle du logis », telle que l'appelait Pascal, (à moins que ce ne fût Montaigne encore lui...) En tous cas, Rosset la traite ainsi dans son livre Fantasmagories, (consacré à la photographie, à la reproduction sonore et à la peinture) et en particulier dans son appendice Le réel, l'imaginaire et l'illusoire, et je crois dans l'ensemble de son œuvre.

61938. Réédition 2007. Allia.

7Je souligne.

8 Le réel, l'imaginaire et l'illusoire, p88 in Fantasmagories. 2006. Minuit.

9Je souligne.

10Ibid pp 104-105.

11In Le Régime des passions. 2001. Minuit.

12Tragique et hasard. (Appendices) p 138 Je souligne.

13 Difficile de ne pas donner raison à Schopenhauer sur ce point. Glendon Swarthout reproduit dans son roman le tireur (Ed. Gallmeister) une coupure de journal relatant le fait d'arme d'un citoyen américain qui, après avoir envoyé un ami chercher des médicaments pour soigner sa grippe, profitait de sa solitude pour mettre fin à ses souffrances d'une balle dans la tête. En réalité, si on se fait plus ou moins bien à l'idée de sa propre mort, il semble que la perspective d'une simple grippe désespère la plupart des gens. On peut même s'étonner que tant de monde y survive chaque année.

14 Que suis-je ? In Tropiques, p 41.

15Le réel et son double. Folio essais p 82, p 84. L'illusion métaphysique : le monde et son double.

16C'est moi qui souligne...

17Le souverain bien in Tropiques. pp 81, 82

 

18Que suis-je ? pp 42 et 43 in Tropiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          

                Stéphane Prat

            Manchot épaulard

     écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net

 

 

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