NOTE

 

 

 

 

 

Le manuscrit de je suis une usine est resté plus de quarante ans dans les papiers d’Yves Le Manach, à tel point qu’il en avait oublié jusque l’existence.

 

« Mes années passées à Sud Aviation étaient encore proches et m’obsédaient toujours», confiera-t-il, d’autant plus ému par ce texte oublié, que sa compagne en avait sans doute possible été la première lectrice.

 

En 1973, son livre Bye Bye Turbin ! paraissait aux éditions champ Libre, composé de notes et de textes écrits à la fin des années soixante, pour certains sur un coin d’établi, ou dans les chiottes de l’usine Sud Aviation, ou à l’heure du casse-croûte. Il avait quitté l’usine en 1970 pour s’installer à Bruxelles, avec sa compagne.

 

C’est durant cette période qu’il a écrit ses « histoires d’usine », rue du châtelain, dactylographiées au propre sur une vieille machine à écrire mécanique.

 

Une reproduction d’un article du Soir, concernant Albert Dubois, dit « le forcené de Bondues », qui tua deux collègues de boulot, puis sa femme, achevait l’ensemble des textes.

 

 

 

Sur le premier feuillet, en-dessous de son nom et de son adresse, Yves Le Manach proposait à l’époque sept titres :

 

 

 

1) JE SUIS UNE USINE... IL FERA BEAU DEMAIN.

2) LE CÉLIBATAIRE VIOLÉ PAR L’USINE

3) T’AS RIEN À FAIRE ? JE VAIS T’OCCUPER !

4) LES COULOIRS DU MÉTRO, LES MURS DE L’USINE

5) TOUTE LA JOURNÉE, TOUTE LA SEMAINE, TOUTE L’ANNÉE, TOUTE LA VIE

6) ENFANTS SAUVAGES DE LA MÉTALLURGIE

7) CONTRIBUTION À LA DÉVALORISATION DU TRAVAIL MANUEL SALARIÉ

Et sur le feuillet suivant, avant les citations de Gaston de Pawlowski et de Lu Xun, il avait tapé:

 

À la mémoire d’Albert Dubois et de quelques autres.

 

 

 

L’usine évoque abondamment, il est vrai, les violences et les frustrations trop longtemps contenues par ses «élus», tous les jours, tous les mois, toute la vie. Suffisamment pour expliquer que certains ne conçoivent d’autre liberté que l’irréparable. ni d’autre échappatoire au monstre concentrationnaire que le monstrueux : « On ne s’étonnera pas si un jour les rêves nourris au plus secret d’eux-mêmes, rêves de violence, de mort, de vengeance, d’amour et de totalité, viennent éclater dans la réalité », nous prévient-elle.

 

Ainsi avait-on retrouvé, avec le cadavre du chef d’équipe d’Albert Dubois, un porte-documents où le tueur avait écrit : « Adieu, beau salaud, traître à la cause ouvrière ! » Et on devine aisément la violence des cauchemars d’Albert Dubois, en l’imaginant incendier le rez-de-chaussée de sa maison, et rejoindre sa femme, alitée au premier, pour l’étrangler à l’aide de fils électriques.

 

Si quarante-et-un ans plus tard, Yves Le Manach saisit toujours trop bien la nature de ce drame, il salue aujourd’hui la mémoire de la femme de ce supplicié qui, pour compléter encore le compte rendu du Soir par celui du Nord éclair, avant de monter sur le toit veiller à la progression des flammes, en canardant les pompiers, la voisine, et se ficher une balle dans la tête, avait également épargné à son chien d’inutiles souffrances.

 

 

 

 

 

Stéphane Prat

          

                Stéphane Prat

   écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net