On tient communément René de Chateaubriand et Arthur Rimbaud pour deux phares déterminants pour la littérature française, voire pour la langue française elle-même. Il y aurait un avant et un après ces deux acrobates-là. C'est sans doute juste, du reste, faisons confiance aux légistes de la langue, dont j'envie sincèrement le métier en chambre. Peut-être effectivement qu'avec Rimbaud, le poète cesse d'être « un oiseau que tout fait chanter » pour devenir « un parasite sacré», voire un musicien qui « pisse dans son violon.» (Pierre Autin-Grenier) Mais il est indéniable que les ouvriers, avant Rimbaud, employaient encore l'imparfait du subjonctif dans leurs feuilles politiques, usaient d'une langue riche et précise pour offrir de multiples échos à cette assertion très subversive du romantique combourgeois, considérant «le salariat comme l'extension de l'esclavage». Révolution littéraire ne signifie pas émancipation sociale. Et puis d'une manière générale, je trouve qu'on donne au poète un poids, sur le langage, qu'il ne tient justement pas à avoir.

 

 Aux lecteurs qui n'aiment pas la poésie, conseiller de lire les poètes qui détestent la poésie le plus ouvertement. Sans trahir leur sensibilité, ils auront découvert la poésie.

 

Je préfère de loin la poésie des fictions de Richard Brautigan aux racontars de ses poèmes. Là, il se raconte véritablement des histoires et je me sens de trop.

 

 « avant j'allais au Japon/maintenant il me suffit /de changer de rue » les Simples choses, les haïkus de Roland Tixier, sont beaucoup plus japonais que le journal japonais de Richard Brautigan. D'ailleurs, entre les deux, je n'hésiterais pas une seconde. Car Tixier est un marcheur, comme Basho et Santoka l'étaient. Son chemin spirituel est simplement fait de trottoirs, d'abri-bus, de parkings de supermarché, de bêtes humaines bêtement humaines, de pochons en plastique qui font les oiseaux ou les fleurs, selon la saison. De nature urbaine. Du zen pratiqué au ras du bitume. Du côté de Villeurbanne, si j'ai bien suivi...

 

 La poésie de Jim Harrison ? Il faut se transformer en cheval, en chien, en sanglier, en lichen, en eau stagnante, en reflet pourrissant, en ours saccageant une fourmilière, et se la murmurer à l'oreille.

 

Renoncer à la poésie lui est longtemps apparu aussi vain que de renoncer à l'envie de pisser. Et puis ça l'a pris, comme une envie de pisser.

 

Je sais qu'un jour je n'aurai plus ni envie ni besoin de lire pour écrire. Je sais aussi que cela semble présomptueux, voire triste, pour beaucoup. Mais pour ma part, je suis curieux de vivre cette petite mort, cette mort pour du faux, comme disent les enfants, mais aussi inéluctable, pour moi, que la vraie. Je ne connais que Jorn Riel qui écrive en se contentant entièrement de la vie. Je le tiens en grande admiration, bien qu'il ne soit sans doute pas de ces auteurs qui transforment la littérature, l'histoire, et certainement pas de ceux qui en ont un jour nourri le projet. Après, évidemment, n'est pas non plus Jorn Riel qui veut. Mais le racontar pur, nourri par le simple fait de respirer, d'exister, d'échanger, de sentir et de ressentir, voilà mon chemin. Qu'il se situe à l'Ouest de nulle part n'est pas de mon fait. Je ne l'ai choisi en rien. Ni ce soleil sous lequel il est si doux de ne faire de l'ombre à personne.

 

 

          

                Stéphane Prat

     écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net

 

 

LIVRES

Ed du Petit Pavé
Jack London Biographie, essai Editions du Petit Pavé
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
Au  fruit défendu. Roman.                   édition du Verre à pied
Au fruit défendu. Roman. édition du Verre à pied
Le sans pareil. Roman   éditions du Petit Pavé
Le sans pareil. Roman éditions du Petit Pavé
             Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.
Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.