La fiction capitale,

extrait de

La Généalogie du Bien.

 

 

 

 

 

 

« Hoo-Hoo s'esclaffa :

- Tu es drôle, grand-père, tu nous parles de choses qu'on ne peut pas voir. Mais alors comment sait-on qu'elles existent?

 

La Peste Écarlate Jack London

             (trad : Paul Gruyer et Louis Postif)

 

 

 

 

 

Un vieil homo sapiens chemine, derrière un jeune mâle de son espèce, vêtu comme lui de peaux de bête, le crâne et les oreilles parés de morceaux d’animaux fraîchement tombés dans ses pièges rudimentaires. Ils marchent en scrutant les bruits qui les environnent, en flairant, en silence. On distingue à peine leurs couennes sombres de leurs toisons naturelles. Seuls l'éveil de leurs sens et l'énergie de leur démarche renseignent sur leur âge.

 

L'ancêtre claudique à la traîne de son cadet. La vieillesse a fait de lui un infirme imprudent. Il doit se fier entièrement aux forces qui l'ont abandonné et se sont transmises au jeune mâle. L'enfant est son guide. Par le regard, par un signe de tête ou une hésitation, précis, une main sur l’arc, une flèche entre les doigts de l'autre, l'enfant informe continuellement l'ancêtre. L'ouïe infaillible, il identifie en temps réel la moindre manifestation de vie, autour d'eux, et il réagit avec la férocité d'un tigre, l'agilité d'un singe.

 

Contrairement à ce que ces premières impressions pourraient nous laisser espérer, nous ne nous retrouvons pas dans une de ces visions préhistoriques d'Avant Adam, un millier de siècles avant notre ère chrétienne, mais en 2073... Pour être plus précis encore, nous entamons ici la Peste Écarlate (1915), récit d'anticipation où Jack London décrit une Californie déshumanisée soixante ans plus tôt, comme le reste de la planète, par une pandémie fulgurante, réduisant jusque l’idée même de civilisations successives au rang de fantasmes décomposés, de divagations pures et simples. À part quelques survivants isolés, ici ou là sur la planète, et leurs mémoires radoteuses, ne subsiste plus rien de l'humanité moderne, et en soixante ans la terre a digéré et effacé de sa surface dix mille ans de civilisations humaines.

 

L'ancêtre se nomme, où se nommait, plutôt, avant le désastre, James Howard Smith. Il enseignait la littérature anglaise à l'université de Berkeley, et sur les côtes actuelles de l'ancienne Californie, il est le dernier dépositaire d'une culture dont il ne peut plus rien faire. Son baragouin de lettré le reprend dans les circonstances les plus platement humaines. Ça lui part de l'estomac. Difficile pour lui d'envisager, par exemple, la dégustation d'un crabe, sans évoquer des saveurs magnifiées par l'épice ou le vin, la gastronomie de son ancien monde, la convivialité d'une table, la sophistication du plaisir et ses établissements paresseux.

 

Son jeune guide, qu'il appelle Edwin, ne perçoit que quelques bribes des souvenirs exaltés de l'ancêtre. Il n'y reconnaît que les termes rudimentaires de son parler primitif, et il préfère attribuer tout ce qu'il n'en comprend pas à la sénilité de l'ancêtre. De plus, les souvenirs insensés du vieux le distraient des impératifs de survie dont il a, seul, la charge. Edwin est essentiellement préoccupé par la présence d'un ours grizzly sur le chemin qui les conduit au bord de mer, où ils ont coutume de faire un feu, de se nourrir et se reposer de la férocité environnante. Ils ont précautionneusement laissé le passage à l'ours, car il n'a pas encore peur d'eux, mais ils cheminent encore dans son champ olfactif. Edwin sait qu'il pourrait leur être fatal de s'attarder inutilement dans les fictions du vieux :

« Edwin, impatienté de la vaine loquacité du vieux, l'interrompit.

- Pourquoi tant de phrases à propos de tout, qui ne signifient rien ? »»1  

 

Au bord de la mer, deux autres jeunes mâles homo sapiens ont édifié un foyer. L'incrédule Hoo-Hoo pêche et nourrit le feu, tandis que Bec-de-Lièvre surveille un troupeau de chèvres sur la dune. Bec-de-Lièvre veille sur elles avec un chien très semblable aux loups dont ils doivent régulièrement protéger l'élevage. D'autres chiens-loups écrasent autour du foyer. La flèche et la fronde humaines ne les domestiquent pas fort. Seul le confort du feu, qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs, bride leur instinct carnassier.

 

Les jeunes mâles homo sapiens relâchent comme un seul animal leur attention en identifiant l’arrivée des leurs à travers le vacarme des vagues, que se disputent des lions de mer dans un ballet incessant de plaintes, de chants de lutte ou de contentement. L'ancêtre s’approche du feu avec avidité, songeant aux coquilles de moules s’ouvrant généreusement sur un filet de braises et libérant leur chair tendre et corail. Qui sait, si ce jour est un bon jour pour mourir, ils auront agrippé quelque crabe à rôtir, le mets préféré du vieux.

 

Mais ses jeunes compagnons ont un sens féroce de l’accueil. Ils s’empressent de contenter l'ancêtre et lui tendent des moules fraîchement ouvertes. Affamé, édenté, il entreprend de gober le mollusque et se brûle le palais à un degré atroce. Ses sens sont si lents et émoussés qu’il n'a pas même perçu le chaud à travers la brûlure. Il recrache le morceau en pleurant de douleur. Les jeunes animaux ratés se tordent de joie en regardant leur ancêtre sous la torture, en larmes, honteux de lui-même, de son râtelier sans croc et de sa faim permanente.

 

Bec-de-Lièvre le console en lui offrant des coquillages doucement tiédis, mais dont il a malicieusement assaisonné la chair de sable fin, qui lui écorche encore les gencives. Et pour couronner le festin, il lui sert la carcasse savoureuse d’un crabe, dont le vieux - qui n’a cessé, en chemin, de saliver à l’idée de s’envoyer la chair encore vive d’une araignée des mers - broie fébrilement les pinces, pour s’apercevoir que la carcasse en est aussi vide que son propre estomac.

 

Les jeunes mâles ne se lassent pas de ce genre de plaisanteries auxquels l’ancêtre se laisse toujours prendre. Ils ne se privent jamais de les lui resservir, bien qu’elles le diminuent probablement, au moral comme au physique, de quelques semaines de survie. Et finalement, on le voit, pour Jack London, au terme des civilisations englouties comme à leur origine, il y a le feu et la découverte d’un langage dont on ne sait que faire, et avec le feu le savoir de sa propre disparition, et pour digérer tout ça : un sens de l’humour positivement mortel.

 

 

*

 

 

 

Après un maigre repas, mais un vrai repas cette fois, moitié pour consoler l'ancêtre, moitié pour sacrifier à un rituel ennuyeux, les enfants lui réclament son histoire, leur histoire, toujours la même histoire, aussi ennuyeuse qu'intrigante : l'histoire de l'extinction de l'homo sapiens capitalis1.

 

Aujourd'hui encore, en écoutant le récit de l'ancêtre, les enfants répugneront à admettre qu'ils puissent descendre en droite ligne de cette espèce humaine ravagée. Une espèce dont on aurait bientôt compté, en 2013, année de la pandémie capitale, année de son extinction, 8 milliards d'individus qui commençaient à se sentir à l'étroit sur cette terre, dont aujourd'hui les ressources sont si foisonnantes et monstrueuses qu'on doit chaque jour redoubler de vaillance, de prudence et d'inventivité pour voir se lever le jour suivant.

 

L'ancêtre leur parle d'une démographie humaine si démentielle que l'espèce devait produire à elle-seule, pour contenter son estomac, ce que produisent aujourd'hui la terre et le ciel réunis. Et tous les moyens, industrieux comme industriels, que ces hommes sous-évolués, ces animaux parvenus, ont employé pour y satisfaire, la culture dont l'ancêtre leur rabat les oreilles - et qu'il ne peut évoquer sans que ses yeux ne s'embuent d'une émotion pitoyable -, la communication à distance, la télégraphie, l'écriture, les industries, les technologies, les loisirs, leurs paraissent comme autant de folies qui ne pouvaient mener qu'à la catastrophe : la Peste Écarlate (Pourquoi, d'ailleurs, ne pas appeler rouge ce qui est rouge, et l'appeler écarlate ? Ceci est déjà symptomatique de cette folie furieuse dont l'ancêtre témoigne avec grandiloquence).

 

Loin de leur paraître comme un terrible coup du sort, comme une revanche de la terre ou une quelconque vengeance des éléments, la Peste Écarlate leur semble une simple conséquence logique de cette folie insondable à laquelle ils n'entendent rien devoir. La fable inouïe que leur sert l'ancêtre, en guise de digestif, les rend fiers d'eux-même, de leur étroitesse d'esprit et de la justesse de leur instinct.

 

Ho-Ho ne veut et ne peut rien se figurer derrière le mot de « germe » de la Peste Écarlate, une abomination si microscopique qu'il lui paraît inconcevable qu'une créature humaine ait jamais observé invraisemblance pareille. Et Bec-de-Lièvre se refuse à admettre que des individus de sa propre espèce se soient un jour montrés assez fous pour entreprendre d'éradiquer un fléau invisible – le germe de la Peste Écarlate - par à un autre fléau tout aussi invisible, censé agir comme antidote sur le premier :

 

« Les hommes de cette époque étaient fous, grand-père ! Ces germes étaient invisibles, c'est bien ce que tu as dit ? Et ils voulaient les combattre avec d'autres germes, invisibles eux aussi... C'est bien pour ça qu'ils ont cassé leur pipe... Lutter contre ce qu'on ne sait pas, à l'aide de ce qu'on ignore ! Si tu t'imagines que je vais avaler ça...

 

L'ancêtre, aussitôt, se mit à pleurer»2

 

 

Les jeunes homo sapiens réfutent maints détails récurrents du récit du vieux, dont la philosophie n'est, on le sait bien, qu'incessant bavardage à propos de tout et de rien, et qui n'a qu'un lointain rapport avec la vie. Dans son radotage incessant, ils ne s'arrêtent qu'aux expressions du vrai langage, celui de la prudence, de la mort et des sens, et chacun rapporte la fable du vieux à sa réalité.

 

Hoo-Hoo, qui ne croit que ce qu'il voit, s'avère pourtant être le plus crédule. Il abandonnerait troupeau de chèvres, armes et biens les plus précieux au premier charlatan primitif, mi-médecin mi-prêtre, qui lui prédirait félicité et opulence. Bec-de-Lièvre, quant à lui, s'affirme en guerrier indomptable, tandis qu'Edwin, qui intervient souvent pour faire taire les deux autres et laisser le vieux poursuivre « ses rêves éveillés », se montre plus avide de savoir, mais d'un savoir qui lui permettrait de dominer, guider et régner.

 

Et voilà bien la dernière source d'amusement pour l'ancêtre, que de voir se rejouer entre ces trois jeunes mâles, sales, cruels et ignorants, les trois formes de pouvoir qui gouvernaient déjà l'ancien monde : la religion, le soldat et le politique. Il en viendra d'ailleurs à cette conviction effarante qu'il pourrait tout aussi bien ne rien transmettre du tout, la farce humaine se rejouerait à l'identique :

 

« L'espèce humaine est condamnée à s'enfoncer de plus en plus dans la nuit primitive, avant de recommencer un jour son ascension sanglante vers la civilisation. »3

 

Il pourrait d'ailleurs tout aussi bien, pour illustrer les ravages de ce fléau écarlate, leur conter le rêve de Debs4, fable livrée en 1909 par un certain Jack London au périodique The International Socialist Review. Le récit d'une révolte d'esclaves, d'une grève capitale jetant le monde dans la famine, le feu et la fureur.

 

En entendant la description qui suit, tirée du Rêve de Debs, Edwin, Bec-de-Lièvre et Hoo-Hoo verraient aussi bien une population fuyant la contagion, des cadavres terrassés par ce fléau auquel le vieux donne une couleur si grotesque, et abandonnés sur place, « sans sépulture ». Ils verraient des bêtes savantes et désemparées devant cette chose mortelle, - sournoise au point de se transmettre par le toucher, ou même par la respiration -, s'entre-tuer pour s'isoler et subsister le temps que la terre finisse, à son tour, par avoir raison de ce virus. Et quelques survivants, après plusieurs années de solitude effroyable, finir par croiser leurs routes et par engendrer des créatures dans leur genre, leur préciserait l'ancêtre, des créatures auxquelles il ne servirait à rien d'enseigner l'art de vivre civilisé, car il n'y aurait plus de civilisation où vivre :

 

« Au milieu du chemin était arrêtée une voiture. Plusieurs cadavres gisaient à l'intérieur et à proximité. L'histoire se comprenait d'elle-même. (...)

 

Dakon examina les corps.

                    - Je m'en doutais déclara-t-il. (…)

Vers treize heures nous arrivâmes à Menlo, ou plutôt à l'emplacement de cette ville, car elle était en ruine. Partout gisaient des cadavres. Le quartier des affaires et une partie du quartier résidentiel avaient été dévastés par un incendie. Quelques hôtels particuliers tenaient encore debout, mais, quand nous fîmes mine d'approcher de trop près, on nous tira dessus.»

 

« Millionnaires et indigents, après avoir combattu côte à côte pour s'emparer des victuailles, s'étaient entre-tués pour le partage. (…) Devant nous s'étendait un territoire désolé, dévasté. »5

 

Car au fond, si les jeunes mâles homo sapiens restent hermétiques aux dires de l'ancêtre, ce n'est pas qu'une histoire de langage et d'étroitesse d'esprit. Le récit du vieux les laisse au contraire très songeurs. Le sens de la catastrophe dont ils sont issus leur échappe de plus en plus à mesure qu'ils en comprennent davantage. Ils font bien des rapprochements avec leur réalité présente, mais des rapprochements hasardeux, cruels et équivalents. Quand autour du feu, sur la dune, au grand effroi de l'ancêtre, ils découvrent les restes de squelettes humains attestant de ce cataclysme viral, ils extraient les dents des mâchoires fossilisées pour s'en confectionner des colliers. Il peut s'agir là des restes de californiens pestiférés de 2013, comme l'ancêtre le prétend, mais aussi bien des restes de pré-humains, ou encore de la dentition d'un professeur de littérature anglaise et de sa famille fuyant une grève générale :

- Nous appelions, en théorie, ceux qui produisaient de la nourriture des hommes libres. Il n'en était rien et leur liberté n'était qu'un mot. La classe dirigeante possédait la terre et les machines. C'est pour elle que peinaient les producteurs, et du fruit de leur travail nous leur laissions juste assez pour qu'ils puissent travailler et produire toujours davantage.

- Quand je vais chercher de la nourriture dans la forêt, déclara Bec-de-Lièvre, si quelqu'un cherchait à me l'enlever et se l'approprier, je le tuerais !

Le vieux éclata de rire.6

 

Que l'ancêtre affabule complètement, ou qu'il se borne au contraire à la stricte réalité, son récit ne trouve plus en eux le moindre écho susceptible de leur laisser envisager qu'une telle fiction – celle de l'homo sapiens capitalis, homme œuvrant à sa perte - ait un jour germé dans un esprit humain digne de ce nom.

 

 

 

 

 

1Selon son étymologie latine, le suffixe adjectival -alis associé à caput, terme indo-européen signifiant tête, donne à capital le sens de funeste, fatal, mortel comme on dit d'une peine qu'elle est capitale. Utilisé comme adjectif dès le XIIième dans le sens de principal, il faudra atteindre le XVIIième siècle pour entendre capital employé comme substantif, désignant « l'ensemble des biens dont on est à la tête. » (dixit un certain Nicot, en 1606, si on en croit Wiki le pédiatre. )

 

2  La Peste Écarlate, Gallimard-Hachette, Œuvres, Tome V, p 340

 

3Ibid, p 325.

 

4 Eugène V. Debs (1855-1926), syndicaliste socialiste, cinq fois candidat aux élections présidentielles, et qui sera emprisonné à plusieurs reprises pour ses positions radicalement pacifistes durant la Première Guerre Mondiale.

 

5 Le rêve de Debs, in la force des forts, Libretto 2009, pp 129 et 130. trad : Louis Postif, Frédéric Klein

 

6La Peste Écarlate, Gallimard-Hachette, Œuvres, Tome V, p 331.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          

                Stéphane Prat

     écrivain de variété

 

 

manchot-epaulard@laposte.net

 

 

LIVRES

Ed du Petit Pavé
Jack London Biographie, essai Editions du Petit Pavé
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
Les Motel. Roman. Editions Germes de Barbarie
Au  fruit défendu. Roman.                   édition du Verre à pied
Au fruit défendu. Roman. édition du Verre à pied
Le sans pareil. Roman   éditions du Petit Pavé
Le sans pareil. Roman éditions du Petit Pavé
             Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.
Aqui Nada. Poèmes. éd. Le Zaporogue.