Crime parfait et admiration. A une certaine époque, les auteurs de littérature fantastique, les faiseurs « d’histoires qui font trembler » ou les ferrailleurs de romans noirs, ne concevaient meilleur preuve d’amitié et d’admiration que de métamorphoser leur maître ou leur cadet prometteur en personnage de fiction, et de l’y tuer, avec force invention et panache. Lovekraft, par exemple, sut apprécier à sa juste valeur ce genre d’hommage, et quand il rendit la pareille à son protégé Robert Bloch, celui-ci en conçut une gratitude indéfectible. Je ne considère moi-même rien de plus élogieux que d’offrir ou de recevoir de cette manière une identité de meurtrier, à condition que le crime parfait soit recherché.

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Ajustage d’identité. Depuis le jour où j’ai expédié une lettre aux Artichauts de Bruxelles, je me suis donné pour tâche essentielle de ne plus (me) raconter de salade. Les Artichauts de Bruxelles, c’est Yves Le Manach, écrivain ajusteur défriseur, parigot plus belge que le belge, théoricien de l’éclaircie et critique de la forme. Au contact de la théorie anti-matérialiste de Le Manach, je me suis juste ajusté. Avant ça, je n’étais pas vraiment à côté de mes pompes, j’étais plutôt dans les pompes d’un autre. J’ai donc rendu ses pompes à l’anarchiste, et je lui ai repris les miennes. C’était une histoire de presque rien, juste un mot qui manquait à mon vocabulaire : individualiste.

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Le trompe l’œil de la sagesse. Pour peu qu’il ait une ou deux choses à dire sur l’existence, tout romancier peut assez aisément passer pour un philosophe. Il lui suffit de s’en tenir à son idée ou à ses deux idées fixes, d’ôter les guillemets aux dialogues de ses fictions et d’introduire dans ses fables les guillemets de citations fictives. On a de la philosophie une idée si vague qu’on y reconnaîtra immanquablement, ici ou là, les échos de fragments présocratiques enfouis.

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L’homme des cavernes et son ombre. Ma main à mitonner que si les hommes de Neandertal avaient subsisté à notre place, ils se seraient baptisés homo sapiens sapiens et perdus en conjecture à propos de notre disparition, et savamment chicanés sur la question de savoir s’ils eussent dû nous concéder quelque part de leur patrimoine génétique.

          

                Stéphane Prat

   écrivain de variété

 

 

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